6

George Sand le Château des désertes

Posted by Eddy on 25 avril 2016 in Auteur sur kindle |

George Sand le Château des désertes

 

Je souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus pressés que moi, s’enivrer d’un succès précaire.

Auteur: George Sand

Éditeur: Les Editions PEL.

George Sand LE CHATEAU DES DÉSERTES

George Sand LE CHATEAU DES DÉSERTES

Doux et facile à vivre, je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien être incapables les natures violentes, emportées autour de moi comme des feuilles par le vent d’orage.

Enfin j’offrais à l’œil de celui qui voit tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes : le contraste d’un tempérament paisible avec une imagination vive et une volonté prompte.

Téléchargez Maintenant votre livre Electronique ICI : George Sand le château des désertes

A vingt-sept ans, je n’avais pas encore aimé, et certes ce n’était pas faute d’amour dans le sang et dans la tête ; mais mon cœur ne s’était jamais donné.

Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d’un plaisir comme d’une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu’un autre eût appelé ses bonnes fortunes.

Pourquoi mon cœur se refusait-il à partager l’enivrement de ma jeunesse ?

Je l’ignore.

Il n’est point d’homme qui puisse se définir au point de n’être pas, sous quelque rapport, un mystère pour lui-même.

Je ne puis donc m’expliquer ma froideur intérieure que par induction.

George Sand le Château des désertes

Peut-être ma volonté était-elle trop tendue vers le progrès dans mon art.

Peut-être étais-je trop fier pour me livrer avant d’avoir le droit d’être compris.

Peut-être encore, et il me semble que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs, peut-être avais-je dans l’âme un idéal de femme que je ne me croyais pas encore digne de posséder, et pour lequel je voulais me conserver pur de tout servage.

Cependant mon temps approchait.

A mesure que la manifestation de ma vie me devenait plus facile dans la peinture, l’explosion de ma puissance cachée se préparait dans mon sein par une inquiétude croissante.

A Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de… noble italienne, belle comme un camée antique, éblouissante femme du monde, et dilettante à tous les degrés de l’art.

Le hasard lui fit voir une peinture de moi.

Téléchargez Maintenant votre livre Electronique ICI : George Sand le château des désertes

Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui entouraient.

Elle s’exprima sur mon compte en des termes qui caressèrent mon amour-propre.

Je sus qu’elle me plaçait plus haut que ne faisait encore le public, et qu’elle travaillait à ma gloire sans me connaître, par pur amour de l’art.

J’en fus flatté ; la reconnaissance vint attendrir l’orgueil dans mon sein.

Je désirai lui être présenté : je fus accueilli mieux encore que je ne m’y attendais.

Ma figure et mon langage parurent lui plaire, et elle me dit, presque à la première entrevue, qu’en moi l’homme était encore supérieur au peintre.

Je me sentis plus ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je ne l’avais encore été auprès d’aucune femme.

Une seule chose me chagrinait : certaines habitudes de mollesse, certaines locutions d’éloges officiels, certaines formules de sympathie et d’encouragement, me rappelaient la douce, libérale et insoucieuse femme dont j’avais été le fils et le protégé.

Parfois j’essayais de me persuader que c’était une raison de plus pour moi de m’attacher à elle ; mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe charmante, la femme du monde, cet être banal et froid, habile dans l’art des niaiseries, maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait sans l’être d’intention, aimant à faire le bonheur d’autrui, à la condition de ne pas compromettre le sien.

Jamais ce mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres :

«Ce pauvre homme avait du mérite ; la misère l’a dégradé.»

Non !

George Sand le Château des désertes

La Floriani disait :

«Jacopo Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de cœur et de génie !»

Et c’était vrai ; mais, pour comprendre cela, il fallait être la pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.

«Pendant vingt ans, c’est-à-dire depuis le jour où elle le rencontra jusqu’à celui où elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont on ne doute point.

Elle était bien sûre, au fond du cœur, que ses bienfaits ne l’enrichiraient pas ; et que chaque dette criante qu’elle acquittait ferait naître d’autres dettes semblables.

Elle continua ; elle ne s’arrêta jamais.

Mon père n’avait qu’un mot à lui écrire, l’argent arrivait à point, et avec l’argent la consolation, le bienfait de l’âme, quelques lignes si belles, si bonnes !

Je les ai tous conservés comme des reliques, ces précieux billets.

Le dernier disait :

«Courage, mon ami, cette fois-ci la destinée vous sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j’en suis sûre.

Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez toujours sur votre vieille amie.»

«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie !

C’était bien la centième fois qu’elle lui parlait ainsi.

Elle l’encourageait toujours ; et, grâce à elle, il entreprenait toujours quelque chose.

Cela ne durait point et creusait de nouveaux abîmes ; mais, sans cela, il serait mort sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver….

Oui, oui, la Floriani m’a légué son courage….

Sans elle, j’aurais peut-être moi-même douté de mon père ; mais j’ai toujours foi en lui, grâce à elle !

Il est vieux, mais il n’est pas fini.

Son intelligence et sa fierté n’ont rien perdu de leur énergie.

Je ne puis le rendre riche comme il le faudrait à un homme d’une imagination si féconde et si ardente ; mais je puis le préserver de la misère et de l’abattement.

Je ne le laisserai pas tomber ; je suis forte !»

La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité calme.

Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait ces trésors de l’âme que j’avais toujours pressentis en elle.

Je pris sa main très-franchement cette fois, et je la baisai sans arrière-pensée.

-Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais bien, et je suis fier de l’effort que vous daignez faire pour m’avouer cette grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse.

Parlez, parlez encore ; vous ne pouvez pas savoir le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et alarme perpétuellement.

-Mais je n’ai plus rien à vous dire, mon ami.

La Floriani n’est plus, mais elle est toujours vivante dans mon cœur.

Son fils aîné commence la vie et tâte le terrain de la destinée d’un pied hasardeux, téméraire peut-être.

Est-ce à moi de douter de lui ?

Ah!

Qu’il soit ambitieux, imprudent, impuissant même dans les arts, qu’il se trompe mille fois, qu’il devienne coupable envers lui-même, je veux l’aimer et le servir comme si j’étais sa mère.

George Sand le Château des désertes

Je puis bien peu de chose, je ne suis presque rien ; mais ce que je peux, ce que je suis, j’en voudrais faire le marchepied de sa gloire, puisque c’est dans la gloire qu’il cherche son bonheur.

Vous voyez bien, Salentini, que je n’ai pas ici l’amour en tête.

J’ai l’esprit et le cœur forcément sérieux, et je n’ai pas de temps à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction de mes fantaisies personnelles.

-Oh !

Oui, je vous comprends, m’écriai-je, une vie toute d’abnégation et de dévouement !

Si vous êtes au théâtre, ce n’est point pour vous.

Vous n’aimez pas le théâtre, vous !

Cela se voit, vous n’aspirez pas au succès.

Téléchargez Maintenant votre livre Electronique ICI : George Sand le château des désertes

Vous dédaignez la gloriole ; vous travaillez pour les autres.

-Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c’est encore grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi.

Sans elle, je serais restée ce que j’étais, une pauvre petite ouvrière à la journée, gagnant à peine un morceau de pain pour empêcher son père de mendier dans les mauvais jours.

Elle m’entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agréable.

Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, même au théâtre, les seconds rôles.

Elle me donna un professeur excellent ; je fis de mon mieux.

Je n’étais déjà plus jeune, j’avais vingt-six ans, et j’avais déjà beaucoup souffert ; mais je n’aspirais point au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à pouvoir occuper le second.

J’avais l’horreur du théâtre.

Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur, comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure cette sentine d’impuretés où nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins d’être une martyre volontaire.

J’hésitai longtemps ; je donnais des leçons, je chantais dans les concerts ; mais il n’y avait là rien d’assuré.

Je manque d’audace, je n’entends rien à l’intrigue.

Ma clientèle, fort bornée et fort modeste, m’échappait à tout moment.

La Floriani mourut presque subitement.

Je sentis que mon père n’avait plus que moi pour appui.

Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour ce contact avec le public, qui viole la pureté de l’âme et flétrit le sanctuaire de la pensée.

Je suis actrice depuis trois ans, je le serai tant qu’il plaira à Dieu.

Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis à personne.

George Sand le Château des désertes

A quoi bon se plaindre ?

Chacun n’a-t-il pas son fardeau ?

J’ai la force de porter le mien : je fais mon métier en conscience.

J’aime l’art, je mentirais si je n’avouais pas que je l’aime de passion ; mais j’aurais aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes.

J’étais née pour tenir l’orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds et mystérieux d’un cloître.

Qu’importe ?

Ne parlons plus de moi, c’est trop !

La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main en souriant.

Je me sentis hors de moi.

Mon heure était venue :

J’aimais !

Je sautai à bas de mon lit ; je me regardai dans une glace, et je me mis à rire.

Je rallumai ma lampe, je taillai un crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me vinrent.

Je fis une composition qui me plut, quoique ce fût une mauvaise composition.

C’était un homme assis entre son bon et son mauvais ange.

Le bon ange était distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le mauvais ange faisait des agaceries dans le même moment.

Entre ces deux anges, le personnage principal délaissé, et ne comptant ni sur l’un ni sur l’autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui la nature.

Cette allégorie n’avait pas le sens commun, mais elle avait une signification pour moi seul.

Je me crus vainqueur de mon angoisse ; je me recouchai, je m’assoupis, j’eus le cauchemar : je rêvai que j’égorgeais Célio.

Je quittai mon lit décidément, je m’habillai aux premières lueurs de l’aube ; j’allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand le soleil fut levé, je gagnai le logis de Célio.

Célio ne s’était pas couché, je le trouvai écrivant des lettres.

-Vous n’avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes fatigué pour avoir essayé de dormir ?

J’ai fait mieux que vous ; j’ai passé la nuit dehors.

Téléchargez Maintenant votre livre Electronique ICI : George Sand le château des désertes

Quand on est excité, il faut s’exciter davantage ; c’est le moyen d’en finir plus vite.

-Fi ! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.

-Il n’y a pas de quoi, reprit-il, car j’ai passé la nuit sagement à causer et à écrire avec la plus honnête des femmes.

-Qui ? Mademoiselle Boccaferri ?

-Eh ! Pourquoi devinez-vous ?

Est-ce que…. mais il serait trop tard, elle est partie.

-Partie !

-Ah !

Vous pâlissez ?

Tiens, tiens !

Je ne m’étais pas aperçu de cela ; il est vrai que j’étais tout plongé en moi-même hier soir.

Mais écoutez : en vous quittant cette nuit, j’étais de fort mauvaise humeur contre vous.

J’aurais causé encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez d’aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi.

George Sand le Château des désertes

Résolu à causer jusqu’au grand jour, n’importe avec qui, j’allai droit chez le vieux Boccaferri.

Je sais qu’il ne dort jamais de manière, même quand il a bu, à ne pas s’éveiller tout d’un coup le plus honnêtement du monde et parfaitement lucide.

Je vois de la lumière à sa fenêtre, je frappe, je le trouve debout causant avec sa fille.

Ils accourent à moi, m’embrassent et me montrent une lettre qui était arrivée chez eux pendant la soirée et qu’ils venaient d’ouvrir en rentrant.

Ce que contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus tard ; c’est un secret important pour eux, et j’ai donné ma parole de n’en parler à qui que ce soit.

Je les ai aidés à faire leurs paquets ; je me suis chargé d’arranger ici leurs affaires avec le théâtre ; j’ai causé des miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher une voiture.

Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de la ville.

A présent me voilà réglant leurs comptes, en attendant que j’aille à la direction théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes poursuites.

Ne me questionnez pas, puisque j’ai la bouche scellée ; mais je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce matin, que je ne songe pas à ménager la fraîcheur de ma voix, enfin que je fais du dévouement pour mes amis, ni plus ni moins qu’un simple épicier.

Que cela ne vous émerveille pas trop !

Je suis obligeant, parce que je suis actif, et qu’au lieu de me coûter, cela m’occupe et m’amuse, voilà tout.

-Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée ils se dirigent !

-Pas même cela.

C’est bien cruel, n’est-ce pas ?

Prenez-vous-en à la Boccaferri, qui n’a pas fait d’exception en votre faveur au silence qu’elle m’imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses !

-J’avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes contre son sexe ?

-Parlons-nous sérieusement ?

Oui, certes, elle est une exception, et je le proclame.

C’est une femme honnête ; mais pourquoi ?

Parce qu’elle n’est point belle.

-Vous êtes bien persuadé qu’elle n’est pas belle ?

Repris-je avec feu ; vous parlez comme un comédien, mais non comme un artiste.

Moi, je suis peintre, je m’y connais, et je vous dis qu’elle est plus belle que la duchesse de X…, qui a tant de réputation, et que la prima donna actuelle, dont on fait tant de bruit…….

Téléchargez Maintenant votre livre Electronique ICI : George Sand le château des désertes

Un autre livre de George Sand

vous aimerez aussi:

    Recevez mes articles par e-mail :

    Étiquettes : , , , ,

6 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CommentLuv badge

Les liens des commentaires peuvent être libérés des nofollow.

Copyright © 2012-2017 Auteur-editeur-sur-kindle.
.

Mentions légales Réalisation 123 Web | contenu rédactionnel géré par le client